» Tu sais, Jo, Malou, c’est chez moi « 



Je suis adossée contre la portière de ma voiture garée sur le bas-côté, et je prends le temps de respirer à pleins poumons l’air qui m’entoure. Le temps. Je vais devoir apprendre à en avoir. Ne plus courir. Se poser. Ne plus stresser. Vivre enfin pour moi. Ma destination est proche, seulement je sais très bien qu’à l’instant où je franchirai la porte de chez Malou, je rencontrerai d’autres préoccupations. Je profite alors du soleil et mes yeux se posent sur cette rangée d’amandiers en fleurs. Je ne peux m’empêcher de sourire. J’ai cette sensation de revenir à la maison sans y avoir jamais réellement vécu, excepté pour les vacances. C’est ici que j’ai toujours eu coutume de me ressourcer, dans ce magnifique massif des Corbières.
Je contemple cette petite route à travers les vignobles menant au prochain village. Un tracteur me klaxonne comme si nous nous connaissions. Je crois reconnaître Alphonse, mais je n’en suis pas certaine, alors je le salue pour éviter de passer, dès mon arrivée, pour une Parisienne hautaine et désagréable. Je reste encore quelques minutes à flâner avant d’envoyer un SMS.

« Castelmaure. »

« Je n’aime pas quand tu m’écris en conduisant. »

« Je suis arrêtée. »

« J’ai prévenu André de ta venue. »

« Tu as besoin d’aide pour les valises ? »

Je remonte en voiture et traverse enfin Castelmaure en m’imprégnant de l’ambiance typique des environs. Le calme. Personne en vue. Il y a encore une dizaine d’années, les habitants étaient trois fois plus nombreux. Aujourd’hui, il n’y a plus ni boulanger ni épicier et le village est en train de mourir. Je passe devant un ancien cantou1 où mon grand-père avait l’habitude de prendre du bon
temps. Mon cœur se serre et je continue ma route, roulant dans des rues trop étroites pour ma sérénité d’esprit. Je me gare sur le petit parking, qui s’avère être un cul-de-sac, où seules deux voitures sont stationnées : la Ford Fiesta bleu marine de Malou et un pick-up, celui d’André sûrement. Je comprends rapidement que « le quartier du haut », comme on l’appelle ici, n’est pas au complet. C’est l’un des rares endroits du village où il y a encore de la vie, même si les habitations ne sont pas toutes occupées à l’année. Je saisis l’énorme sac contenant l’essentiel de mon existence et
abandonne le reste de mes affaires dans le coffre. La maison se situe une cinquantaine de mètres en amont, mais n’est accessible qu’en marchant. Elle se mérite. Je fais semblant d’inspirer normalement, alors que ma respiration ressemble à un sifflet asthmatique et je réalise en découvrant la cour que je n’y suis pas venue depuis une éternité. Mon regard s’attarde sur les lettres noires décorant la façade de la maison : Chez Malou. Je me souviens très bien lorsque j’avais demandé à mon grand-père pourquoi il y avait simplement écrit : Malou. Cette maison leur appartenait à tous les deux, ça n’avait aucune logique. Tu sais, Jo, Malou, c’est chez moi… Et ses paroles prirent alors tout leur sens. C’était la plus belle déclaration du monde. Ça l’est toujours,
d’ailleurs.
Une petite silhouette avec un torchon dans la main apparaît dans l’embrasure de la porte et mes larmes commencent à monter.
— Joséphine !
— Malou, crié-je en lâchant mon sac et en courant pour la prendre dans mes bras.
J’ai l’impression qu’elle est encore plus petite qu’avant.
— Comme tu m’as manqué, ma chérie. Ne passe plus autant de temps sans venir me voir !
— Je ne pars plus, tu te souviens ? Tu verras dans quelques semaines, tu prieras pour que je décanille rapidement d’ici.
— Jamais de la vie.
— Macarel ! La petite est là, hurle une voix derrière nous. Néné, viens ! La petite est arrivée. Tu as maigri. Cette petite est trop maigre !
Cette voix appartient à ma tante. Enfin, à ma grande tante pour être plus précise. La sœur de Malou : Léonie. Néné arrive à son tour et je me retrouve entourée de trois corps m’enlaçant beaucoup trop fort.
— Tu as maigri ? Tu ne manges pas ? Ah, ces jeunes de maintenant ne sont plus capables de cuisiner, râle Néné.
— Je n’aime pas cuisiner, c’est différent.
— Je t’ai préparé des asperges que Maryse est allée ramasser hier. Elles embaument toute la maison.
— Merci, Malou. En revanche, je dois vous prévenir, je n’arrive plus à respirer.
— Pardon, commence à rire Léonie. Mais nous sommes tellement heureuses que tu sois là. Malou prépare ton arrivée depuis des jours.
— Tu exagères ! gronde la concernée.
Elles me relâchent doucement sans me quitter du regard, comme si elles avaient peur que je disparaisse d’un coup.
— En tout cas, tu tombes bien. Léonie a failli glisser dans la machine à laver, m’explique Néné. Je leur dis depuis des mois qu’il faut la changer et en prendre une à hublot. On devient trop petites pour récupérer tout le linge. La dernière fois, Malou est montée sur le tabouret et on a
frôlé la catastrophe.
J’imagine Malou, la tête la première dans la machine et les jambes en l’air et je ne peux m’empêcher de sourire.
— Il manque juste une culotte. Je n’ai pas réussi à l’attraper, explique Léonie.
J’entre dans la maison d’où exhale le doux parfum de la cuisine qui mijote et me dirige vers la machine en question.
Je me penche et attrape rapidement le vêtement du délit.
— Tu es sûre que c’est une culotte ? Ce n’est pas un parachute ? me moqué-je en me relevant.
— Tu verras quand tu auras notre âge, ma fille, tu seras bien contente de porter des culottes aussi confortables, réplique Néné. D’ailleurs, Malou, il ne faut pas négliger notre commande Damart.
— Vous me vendez du rêve…
— N’oublie pas d’aller dire bonjour à André et Maryse, me prie Malou.
— Il n’y a qu’eux dans le quartier ?
— Oui, Jean-Paul et Dani sont retournés à la montagne avec les enfants. Et je t’avais dit au téléphone que Jacques avait vendu la maison à son neveu.
J’avais complètement omis cette donnée.
— Matthieu ?
— Non, son cousin, Jamie. Un gentil garçon. Il nous rend souvent des services. Pour être honnête, je suis rassurée qu’il vive ici à l’année. D’ailleurs, Néné craque complètement pour lui.
— N’importe quoi, Malou ! Enfin ! Cette petite va le croire. C’est un minot.
Je ris en voyant Néné se vexer et prendre le panier de linge. J’observe ce petit bout de femme se déplaçant maintenant avec difficulté et la suis de près. Elle se dirige jusqu’aux trois fils traversant la cour, commune à toutes les maisons.
— Mais il est trop haut ce fil pour vous, remarqué-je.
— Oui Jean-Paul doit le baisser. Nous avons malheureusement toutes perdu des centimètres.
— Laisse ! Je vais m’en occuper, lui proposé-je en lui prenant une serviette des mains.
— Alors la serviette est en première ligne et plus le linge est petit, plus tu recules.
— Ce n’est pas première fois que je le fais. Et repose-moi ce torchon.
— Néné, écoute Joséphine ! Malou s’est déjà fait mal au dos en étendant la dernière fois.
— Si je ne peux pas étendre dans ma propre maison, râle Néné.
— Profite de ma venue. Vois ça comme des vacances.
— C’est toi qui devrais te reposer. Tu es blanche comme un pet de laitier. Tu ne sors pas à Paris ? me demande Léonie, inquiète.
Je n’ai pas le temps de répondre que Néné enchaîne :
— C’est plutôt le soleil qui ne sort pas à Paris. Je me souviens qu’une fois, j’y suis allée avec Gaston. Nous y sommes restés dix jours et nous ne l’avons pas vu une seule fois. J’ai dit à Gaston, rentrons à la maison, notre soleil me manque trop. Je ne sais pas comment vous faites pour vivre là-bas. Ce n’est pas ça la vraie vie. Ce n’est pas ça la vraie vie.
Et si elle avait raison ? Le bruit. La pollution. Le métro. La pluie… Le bruit.
— Trois pinces à linge, Joséphine, pour cette grande serviette, deux ce n’est pas assez, me reprend Néné.
C’est vrai que chez moi, je n’étends jamais le linge, hein.
— Oui, mais tu ne dois pas le faire correctement, continue- t-elle comme si j’avais parlé à haute voix.
— Quand vous aurez terminé le linge, on pourra passer à table, nous prévient Malou. Joséphine, tu n’oublieras pas d’aller dire bonjour à André et Maryse.

***

Nous venons de manger. La vaisselle est faite, le linge retourné et je savoure désormais mon café dans la cour, sur le banc installé devant la maison. Mes nouvelles colocataires font la sieste en faisant semblant de regarder une série policière allemande à la télé. Je tends l’oreille pour essayer de discerner le moindre bruit, mais rien, excepté peut-être quelques ronflements. Je vais rapidement m’habituer à cette soudaine tranquillité, c’est une certitude. J’ai fui la région Parisienne sur un coup de tête. J’ai 29 ans, un boulot à chier, un studio à chier et des voisins… à chier, eux aussi. Les seules choses positives laissées derrière moi, ce sont mes deux meilleures amies : Léna et Chloé. Ce sont
elles qui m’ont fait prendre conscience que j’étais proche du fameux Burn-out, si tendance de nos jours. Voire peut-être même que j’avais déjà un pied dedans, avec mes crises de larmes répétées, mon manque de sommeil et mes moments de déprime de plus en plus rapprochés… C’est comme ça
qu’en moins d’un mois, j’ai organisé ma retraite anticipée dans ce havre de paix. Je dois éviter de penser trop longtemps que j’ai bientôt 30 ans, plus de boulot, plus de vrai chez-moi (et plus trop de voisins pour le coup) et me concentrer sur ce que je veux vraiment faire. C’est le but de tout ça. Trouver un sens à ma vie. Vaste programme.
J’attrape machinalement mon portable pour consulter mes mails et me rappelle avec effroi qu’on ne capte pas. Je ne dois pas angoisser et respirer doucement comme me l’a appris Léna. « La respiration est la clé de tout » n’arrête- t-elle pas de me répéter. Je suffoque. Je viens peut être de faire la plus grosse connerie de ma vie. La crise arrive. Respirer par le ventre et non uniquement par le thorax. Calme-toi, Jo. Inspirer par le nez en cherchant à gonfler le ventre comme un ballon, puis en faisant monter l’air jusqu’aux épaules. Voilà, c’est ça. Souffler ensuite tout doucement par la bouche, comme dans une paille, pour vider l’air, mais sans aller jusqu’à s’essouffler. Trop tard. Je m’étouffe.
— Un souci ?
Je détourne mon regard vers la voix qui essaie de prendre contact avec moi et découvre un type me dévisageant comme si j’étais la réincarnation de Mickael Jackson.
— Vous devriez mettre votre tête entre vos genoux, me conseille-t-il en s’approchant et en se positionnant à ma hauteur.
Tant qu’il ne me demande pas de la mettre entre les siens…
— Restez dans cette position 30 secondes, puis relevez-vous.
J’exécute assidûment ses conseils. Sa voix continue à me parler. Doucement. Il m’apaise jusqu’à que ce ma respiration reprenne son rythme de croisière.
— Merci.
— Pas de souci. Ça m’arrive tout le temps.
— De sauver des inconnus d’une crise d’angoisse ?
Il se relève et mes yeux se posent sur lui. Il se tient maintenant bien droit devant moi et je remarque un chien couché à ses pieds. Il ressemble à Flambo, l’épagneul de mon grand-père qui est décédé il y a au moins vingt ans.
— Jamie. Tu as fait la connaissance de notre Joséphine ?
Malou est devant la porte, les yeux encore tout ensommeillés.
— Apparemment.
Je lui fais un signe pour qu’il comprenne de ne pas évoquer la crise de panique.
— Tu as un problème, Joséphine ? Pourquoi tu clignes des yeux ? Je suis sûre que c’est le soleil. Tu n’es pas habituée. Tu devrais aussi mettre une casquette. Tu n’es plus à Paris. Ici, il chauffe. Je ne voudrais pas que tu te retrouves avec une insolation.
Merci, Malou, j’ai l’impression d’avoir 13 ans.
— Ça va, Jamie ? Néné vient de débarquer à son tour.
— Tu n’es pas trop fatigué avec cette chaleur ?
Je rêve où elle lui parle d’une voix enjôleuse ?
— Je suis parti aux aurores pour éviter de trop en
souffrir.
Je distingue un léger accent, différent de celui du sud, et difficile à identifier.
— Je t’ai entendu, babille Léonie. Je me demandais ce que tu faisais si tôt. Tu devrais aller te reposer.
Non, mais elle aussi ? Il a marabouté mes mamies préférées ou bien ?
— Je vais y aller. Je buvais tranquillement mon thé quand j’ai découvert Joséphine en train de…
— Profiter du soleil. Il m’a découverte en train de profiter du soleil. Et tu peux m’appeler simplement Jo.
— Oui, il faut savoir que Joséphine a horreur de son prénom.
— Pas du tout, Malou. Je préfère juste la simplicité de Jo.
— En tout cas, tu as besoin de soleil, c’est une certitude. Elle est blanche comme un cul, soupire Léonie. Jamie ? Tu ne trouves pas ?
Son regard se tourne alors vers moi et me fixe intensément comme si la question de Léonie attendait une réponse.
Qu’on m’achève !
— Tu n’es pas obligé de confirmer, grimacé-je.
— Je ne confirme pas.
Il boit son thé comme si de rien n’était. Comme s’il n’avait pas devant lui trois grands-mères de plus de 80 ans en pâmoison.
— Jamie se lance en tant que viticulteur dans la région. Ça va faire un an qu’il est arrivé d’Angleterre.
British. Il a un léger accent british. Un mince sourire apparaît au coin de ses lèvres.
— Il est vaillant, continue Néné.
— Et vraiment gentil, poursuit Malou.
— Et très beau garçon, ce qui ne gâche rien ! en rajoute une couche Léonie. Tu n’es pas d’accord, Joséphine ?
Je suis vraiment en train d’halluciner devant ce tableau.
— Tu n’es pas obligée de confirmer, me lance-t-il en s’amusant de la situation.
— Je ne confirme pas !
— Joséphine est célibataire depuis un long moment. On se désespère de la voir nous présenter un jeune homme.
— Néné ! Ça va ! Nous ne sommes plus au Moyen Âge. Les femmes n’ont pas besoin des hommes pour exister.
— Tu aimes les femmes ? me demande Léonie, étonnée. Tu ne nous en as jamais parlé.
— Oui, j’aime les femmes ! Et les hommes aussi. Et parfois les deux ensemble, les provoqué-je, agacée.
— Joséphine Fabregas ! Ce ne sont pas des manières, s’insurge Néné. Excuse notre petite. Je pense que le soleil lui tape sur la tête.
— Pas du tout ! murmuré-je en râlant.
— C’est vrai qu’il faut un temps d’adaptation avec ce soleil, renchérit ce traître. Je vais aller me poser un peu.
Son sourire s’élargit et je devine facilement qu’il est au spectacle.
— Repose-toi, Jamie ! Tu le mérites, roucoule Léonie pendant qu’il se dirige vers chez lui, suivi de très près par son épagneul.
— Il est si charmant, lance Néné des étoiles plein les yeux.
— Mais vous vous êtes vues ? les chambré-je.
— Un problème, Joséphine ? me demande Malou.
Je me contente de rire en levant les mains au ciel.

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