Douze ans plus tard
06 juillet


Je me trouvais devant ce portail rouge que je connaissais tant. Je l’avais si souvent observé depuis l’énorme pin qui dominait toute la pension. Je remarquai que la peinture était écaillée et que la rouille le rongeait petit à petit. J’étouffai presque en me souvenant de toutes les fois où j’avais vu mon père le repeindre et en prendre soin. J’avais garé ma Clio devant et inspirai profondément avant de le franchir. Ça faisait déjà trois ans que je n’y avais pas passé plus d’un week-end.
Ma pension.
Mon paradis.
Cet endroit que mes parents avaient créé pour accueillir les gens de passage qui finissaient parfois par intégrer la famille.
J’étais incapable de rester plus. Trop de souvenirs. C’est comme si la souffrance ressentie ces trois dernières années avait effacé toutes les jolies images que j’avais ancrées en moi. J’aimais à penser qu’elles étaient encore là, bien enfouies sous une couche si épaisse pour qu’on ne puisse pas les voir. Un jour, elles seraient de nouveau prêtes à se faire une place. Il me fallait juste plus de temps.

Trois ans.

Ce n’était pas encore assez.
J’avais promis à maman de rester plus longtemps que d’habitude. Une semaine. Peut-être deux. J’avais prétexté un concert, que je ne savais pas encore comment j’allais m’organiser. J’avais menti. C’était ma façon de me laisser une porte de secours si je craquais. J’étais lâche et faible. J’en avais totalement conscience. J’avançai pour redresser le panneau des « Portes du soleil », le nom que papa avait donné à la pension en hommage à Oran, la ville où il était né. Les boiseries étaient abîmées. Je me demandais s’il se trouvait déjà dans cet état, la dernière fois que j’étais venue, il y avait de ça trois, peut-être six mois ? Je ne savais plus exactement. Mes doigts caressèrent le bois usé. Je revoyais mon père le fabriquer, aidé par Aurélien, puis la façon dont ils l’avaient mis en place, ma mère hésitant sur l’endroit où l’on devait l’accrocher pour le voir le mieux possible.
Son rire.
Son rire devant les angoisses incontrôlables de maman.
Son rire en se moquant d’elle.
Son rire en l’embrassant.
Son rire en l’aimant.
Son rire que je n’entendais plus depuis trois ans…
Le portail rouge était grand ouvert… comme toujours. Je devais trouver la force de passer cette ligne imaginaire que je m’étais fixée. Je laissai la voiture et marchai lentement, avec mon gros sac sur l’épaule. J’avais 28 ans et c’est comme si j’en avais encore 6. Je me demandai s’il ne valait pas mieux
me dépêcher. Un peu comme lorsqu’on arrache un pansement. Je comparais vraiment la pension à une plaie ? Une plaie qui n’arrivait pas à totalement cicatriser.
Je soufflai, pris une grande inspiration, et le traversai sans me retourner.

Elle était là.
Elle étendait le linge.
Ses gestes étaient les mêmes : appliqués et méthodiques.
Je profitai du fait qu’elle ne me voie pas pour l’observer. Elle portait une longue robe difforme qu’elle devait posséder depuis des années. Les traits de son visage étaient tirés et elle avait dû perdre quelques kilos. Malgré tout, elle gardait sa grâce naturelle. Elle était toujours aussi belle. Parfois, la beauté n’a pas besoin de sauter aux yeux pour subsister. Elle leva la tête et son regard croisa le mien.
— Sam !
Elle lâcha le drap dans sa corbeille jaune et se précipita vers moi pour me serrer fort dans ses bras. Je réalisai à quel point ils m’avaient manqué. Combien elle m’avait manqué.
— Tu ne devais arriver que ce soir.
— Je sais…
— Ne t’inquiète pas, tout est déjà prêt.
— Je ne m’inquiète pas.
— Comment tu vas ? Tu n’as pas maigri ? Tu travailles trop.
— Ça va, maman.
— Loubna est à la Médina, elle prépare le repas.
— Comment tu vas, toi ?
— Bien.
— Et en vérité ?
Ses mains caressèrent mes joues et je voulus redevenir la petite fille que j’avais été.
— Bien.
Je l’embrassai sur la joue en faisant semblant de la croire. Je n’avais pour le moment pas la force de polémiquer.
— Je dois finir d’étendre le linge, mais tu peux aller à la maison. C’est ouvert.
Comme toujours.
Je la regardai déplier son drap de façon méticuleuse et posai mon sac.


— Attends, je vais t’aider.
Quelques minutes plus tard, j’entrai dans la Médina.
— Sam ?
Loubna, de dix ans mon aînée, était aux fourneaux quand je débarquai pour lui sauter dans les bras à son tour.
— Maman m’avait dit que tu ne venais que ce soir.
— J’ai un peu avancé mon départ. Tu nous prépares quoi de bon ? demandai-je en mettant mon doigt dans la tambouille.
— Une ratatouille… et arrête, j’ai horreur de ça !
Elle râla en me donnant une petite tape sur la main, ce qui me fit sourire.
— Où sont mes neveux préférés ?
— Hajar et Aziz sont des inconditionnels du centre de vacances. Ils y ont tous leurs amis.
— Ils doivent avoir encore grandi. Ils sont en quelle classe ?
— Hajar entre en CM2 et Aziz en CE2.
— Déjà ?
— La vie ne s’arrête pas quand tu n’es pas là, Samia.
— Eh bien je trouve ça dommage, dis-je en souriant sans tenir compte de sa remarque. Et comment va Louise ?
— Elle est fatiguée.
— Elle fait toujours sa promenade, le matin ?
— Non.
Mince. La dernière fois que j’étais venue, elle tenait à son petit tour matinal. Louise faisait partie de ces gens qui étaient tombés amoureux de la pension et avaient décidé d’y rester.
— Je vais la voir.
— Prépare-toi à du changement.
La voix de Loubna était froide. Je n’en avais pas l’habitude. J’essayais déjà de me concentrer sur moi-même pour ne pas faire ressurgir tous les souvenirs. Je tentais tant bien que mal de ne pas craquer et de les retenir prisonniers encore un peu.
Je sortis et montai les escaliers extérieurs. La balustrade qui cintrait le premier étage destiné aux logements n’était plus très stable, limite dangereuse, ce qui me contraria. J’imaginais Louise glisser à cause d’une négligence. Il n’y avait même plus le numéro 3 sur la porte. Je frappai et les larmes me montèrent aux yeux quand je découvris Louise toute voûtée.
— Ma chérie…
Je la pris fort dans mes bras. J’avais envie de lui donner la force que je gardais pour qu’elle puisse se relever. Elle avait dû perdre au moins cinq centimètres.
— Jeanne m’a dit que tu n’arriverais que ce soir, tard. Du coup, je n’ai même pas préparé de citronnade.
— Ce n’est pas grave.
— Viens t’asseoir. Raconte-moi cette vie d’artiste ? Ça te convient ?
Comment avais-je pu oublier ce regard ? Ce bleu presque transparent. Comme de coutume, elle portait un tablier. Aujourd’hui, elle en avait choisi un tout coloré. Mon préféré.
— C’est tellement incroyable. Parfois lorsque je suis sur scène, j’ai du mal à réaliser que c’est ça mon job. C’est comme si j’étais sur une autre planète. Voir toutes ces personnes qui sont là pour t’écouter, on ne peut pas s’en lasser.
— Je suis heureuse pour toi, ma chérie. Tu restes combien de temps ?
— Je ne sais pas encore, peut-être une semaine.
— C’est tout ?
— Je ne connais pas toutes mes dates de concert.
J’étais gênée de lui mentir, et elle me sourit. Un sourire qui voulait dire qu’elle me comprenait et qu’elle n’essaierait pas d’en savoir plus.
— Il y a du monde à la pension ? me renseignai-je.
— Pas trop.
— C’est-à-dire ?
— Il y a un homme dans la chambre 4. Il est là depuis quelques mois. On ne le voit pas beaucoup. Je crois qu’il écrit.
— C’est tout ? Et les gîtes ?
— Vides.
— Il n’y a pas de réservations ?
— Jeanne ne m’en parle pas beaucoup, tu sais.
— Oui, pardon, soufflai-je en lui prenant la main. Et toi, comment tu te sens ?
— Comme une petite mamie qui vient de fêter ses 90 ans.
— Tu ne les fais pas du tout. Tu es toujours aussi belle.
— Encore merci pour les fleurs, elles sont sublimes.
Je n’avais malheureusement pas pu me libérer, mais je lui avais fait livrer un énorme bouquet. Mes yeux se posèrent ensuite sur le fauteuil à côté du lit. La place où j’avais l’habitude de trouver Aurélien, son mari, quand je venais leur rendre visite. Elle était désormais vide. Il nous avait quittés sept ans auparavant. Je secouai la tête. Je devais rester concentrée.
— Loubna m’a dit que tu ne te promenais plus ?
— J’évite. J’ai eu une frayeur il y a quelques mois et depuis, je ne sais pas, je ne suis pas tranquille.
— Je vais venir avec toi. Tu ne risques rien.
— Pas aujourd’hui, ma chérie. Il fait déjà trop chaud.
— Demain ?
— Demain.
— Je vais ranger mes affaires. Je passe te chercher pour manger.
— Tu n’as pas besoin…
Je ne la laissai pas finir sa phrase et l’embrassai.

***

J’étais au milieu de mon lit à caresser la guitare que j’avais laissée ici. Ma chambre n’avait pas changé. Ma mère n’avait pas dû y toucher, sauf peut-être pour y faire la poussière,
car tout était propre. Je fredonnais Don’t Dream It’s Over de Crowded House. J’avais l’habitude de la chanter en concerts.


There is freedom within, there is freedom without
Il y a de la liberté dedans, il y a de la liberté dehors
Try to catch the deluge in a paper cup.
Essayer d’attraper le déluge dans une tasse en papier.
There’s a battle ahead, many battles are lost
Il y a une bataille devant, beaucoup de batailles sont perdues
But you’
ll never see the end of the road
Mais tu ne verras jamais la fin de la route
While you’re traveling with me.
Si tu voyages avec moi.
Hey now, hey now
Maintenant, maintenant
Don’t dream it’’s over
Ne rêve pas que ce soit fini


Je faisais partie d’un groupe depuis presque huit ans. Jamais quand je m’étais amusée à chantonner dans ma chambre, je n’aurais cru que j’aurais pu en vivre. C’était un métier jalonné de voyages et de rencontres. J’adorais ça. Le souci, c’est que j’avais rompu il y a quatre jours avec le batteur avec qui j’étais depuis deux ans. Je ne me sentais pas d’y rester. J’avais abandonné la tournée des plages. Je m’étais expliquée avec Maël qui m’avait intégrée au groupe tout au début. Apparemment, il savait que ça allait arriver. Il avait bien de la chance parce que moi, je n’en avais aucune idée. Je pensais qu’avec Alex ça allait durer… toute la vie… jusqu’à ce que je réalise que la vie n’avançait jamais comme on le pensait et qu’elle était parfois synonyme d’une petite baise dans les toilettes avec une pouffiasse dans un vieux bar miteux. Mais attends, elle ne compte pas.

J’avais eu droit à cette phrase sortie de nulle part en les découvrant.
Il était sérieux ?
Parce qu’il n’y avait pas de sentiments, et que ça durait cinq secondes, ce n’était pas grave ? Sa queue avait quand même squatté entre ses cuisses. Je ne m’étais pas énervée et je l’avais juste quitté, sans un mot, sans un regard. Il ne méritait pas ma colère. C’est comme ça que je me retrouvais ici, dans ma chambre d’adolescente qui me renvoyait des images que je n’étais toujours pas capable
d’affronter.
Je fuyais.
Il le fallait.
En marchant jusqu’à la plage, je passai devant mon arbre. Celui qui m’était si précieux. Il était toujours là. Malgré les années, les changements, les gens qui venaient, partaient… il
représentait une certaine stabilité.
Je courus ensuite pour voir la mer. Elle était calme. Pas une vague. Ce n’était pas celle que je préférais, mais je décidai d’enlever mes tongs pour aller la goûter. Elle était chaude. Elle ne me rafraîchissait même pas. Sans vraiment le réaliser, je poussai un cri. Un cri primal, un cri de rage et de désespoir… un cri pour canaliser tout ce qui était en train d’exploser. Un cri de détresse.
— Ça vous arrive souvent ?
Je sursautai. Je me retournai et découvris un type assis sur le sable, il portait un chapeau de paille. Il devait avoir une soixantaine d’années. Son short orange et sa chemise hawaïenne me firent sourire, on ne voyait plus beaucoup de personnes s’habiller de cette façon, de nos jours.
— Je pensais être seule.
— Encore heureux. C’est une plage privée, mademoiselle.
— Je sais.
— Vous habitez ici ?
— Je suis Samia. La fille de Jeanne.
Je faillis dire « et de Jacques », mais je m’arrêtai net et m’en voulus. Il faisait partie de moi. J’étais toujours sa fille, et je le serai éternellement.
— Et vous aviez besoin de vous exprimer ?
— C’est ça.
— Ça vous a fait du bien ?
— Non, enfin pas comme ça l’aurait dû.
Il se leva sans un mot de plus.
— Et vous êtes ? lui criai-je alors qu’il partait.
— Fatigué de vos jérémiades, répondit-il sans se retourner.
J’étais allée chercher Louise et nous nous retrouvions seulement quatre autour de la table. Maman, Loubna, Louise et moi. Le principe de cet endroit si cher à mon coeur était que les pensionnaires mangeaient dans la Médina, avec nous. Dans mes souvenirs, même en plein hiver, nous n’avions jamais été si peu nombreux. Le piano ne résonnait plus, il était silencieux, et j’eus la sensation abrupte que le coeur de la pension aussi. C’était comme si tous les gens qui avaient un jour ou l’autre
fait partie de la pension nous narguaient depuis les photos accrochées aux murs.
— Le type flippant de la 4 ne mange pas ici ? demandai-je pour briser ce calme qui me mettait mal à l’aise.
— Monsieur Guériot ? répondit maman.
— Il ne m’a pas dit son nom. Je l’ai croisé sur la plage.
— Non, il prend ses repas dans sa chambre.
— Tant mieux !
— Tu as eu un souci avec lui ? s’inquiéta-t-elle.
— Non. Je l’ai juste trouvé…
— Irritable ? me coupa Loubna.
— Oui.
— C’est bien lui, sourit soudainement Louise.
Que ce sourire me fit du bien.
— Et il y a d’autres réservations ?
— Comment ça ? répliqua un peu agressivement Loubna.
— Les gîtes sont réservés, cet été ?
— Maggie et Rosa vont venir dans quelques jours, me sourit à son tour maman.
Maggie et Rosa Rivera.
Elles faisaient partie de tout ce que j’avais mis entre parenthèses depuis la mort de papa. Elles avaient été mariées avec les frères Rivera, Andréas et Giovanni, des amis d’enfance de maman. Ils avaient grandi dans le même village, sur l’île, pas très loin d’ici. La vie avait suivi son cours et avait laissé sur le bord de la route leurs deux mariages. Rosa, peu après la naissance de leur fils et Maggie dernièrement, quand sa relation avec Andréas avait fini par s’user. Malgré tout, Maggie et Rosa tenaient à leurs vacances ici, à la pension, avec maman. C’était un rituel et chaque année, elles y passaient les deux mois d’été.
Rivera.
Ce nom résonnait en moi et me ramenait des années en arrière. Je pensai à Jules et Mattéo, les fils jumeaux de Maggie. Ils avaient le même âge que moi et j’avais avec eux une complicité
toute particulière, puis à Enzo, le fils de Rosa. Lui, c’était une tout autre histoire. Je secouai la tête pour éviter de trop y réfléchir.
— Et les autres gîtes ?
— Tu veux savoir quoi exactement, Samia ?
La voix de ma soeur se brisa contre les murs de la Médina.
— Je pose juste des questions.
— Tu n’es là que pour quelques jours. Ne fais pas semblant de t’y intéresser.
— Tu as un problème avec moi ?
— Les filles ! nous rappela à l’ordre maman, comme quand nous étions petites.
Ne voulant pas la contrarier, je souris simplement. Je me levai et me dirigeai vers notre vieux tourne-disque.
— Il est cassé, cracha Loubna.
— Cassé ?
— Oui, le saphir, continua maman. Je n’ai pas eu le temps de le changer.
Je soupirai.
La pension était vraiment dans un sale état. Mais peut-être qu’elle était juste un peu malade. Qu’on pouvait encore la guérir. Je retins mes larmes. Je ne voulais pas m’effondrer devant maman et Louise. Demain, j’irai acheter un autre saphir.


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