10 ans


C’était le départ.
Je ne voulais pas.
Je n’arrêtais pas de pleurer en y pensant. Je caressais Gudule,
le chaton qu’on avait sauvé au début de l’été. Enfin, j’essayais
de le caresser. Il était toujours aussi sauvage qu’au début et
j’étais griffée de partout. Mais je m’accrochais à lui comme à
une bouée de sauvetage.
J’étais assise sur le banc en face de la Médina et Aurélien
et Louise m’entouraient. Ils m’enveloppaient de leur présence
comme pour me protéger de ma propre tristesse.
— Tu devrais le laisser partir, m’effleura Louise de sa voix
mélodieuse.
Je ne compris pas, alors elle reprit :
— Le chaton, ma chérie.
— Je ne veux pas.
— Je le sais bien. Mais il aimerait retrouver sa liberté.
— Je le protège.
— Tu ne peux pas le protéger contre sa volonté.
— Pourquoi ? Je sais mieux que lui.
— Il est malheureux.
— Moi aussi.
— Pourquoi tu es malheureuse ? me demanda Aurélien en
me prenant la main.
— Parce qu’ils partent. Ils finissent toujours par partir.
— C’est le propre des vacances, ajouta-t-il en me souriant.
— J’aimerais qu’ils vivent ici à l’année.
— J’aimerais manger du chocolat à la menthe toute la journée,
ajouta Aurélien en souriant.
— Maman dit que ça donne mal au ventre.
— Louise aussi me le dit.
— Alors, n’en mange pas trop. Ça fait aussi tomber les
dents. Déjà qu’il t’en manque.
— Tu as raison. Parfois on ne peut pas avoir ou faire ce
qu’on veut.
— Tu parles du chocolat ou d’autre chose ?
— Je ne sais pas… d’après toi ?
— Des deux.
— Tu es la plus intelligente des petites filles de dix ans que
je connaisse.
— Je suis la seule, c’est facile.
Je n’avais pas fini ma phrase que le gros Break des Rivera
passa devant nous. Ils allaient franchir le grand portail rouge et
ça serait terminé… jusqu’à l’année prochaine.
Alors que je ne pouvais plus retenir mes larmes, Gudule me
griffa puis m’abandonna à son tour. Je faillis éclater en sanglots
quand la voiture s’arrêta et que Jules, Mattéo et Enzo en
sortirent pour courir vers moi et me prendre dans leurs bras.
— Pleure pas, SamSam, on revient vite !
— On s’écrira, enchaîna Jules.
— Ça va vite passer, conclut Mattéo.
Puis ils retournèrent dans le Break et me firent un petit signe
avant de repartir. Je me mis en boule et plaçai mon visage entre
mes genoux. Je sentis l’appui d’Aurélien et Louise sans même
les voir. Ils me laissèrent évacuer ma peine, ils savaient que
j’en avais besoin. On resta là tous les trois, le temps de décharger
le chagrin que je ressentais. J’avais cette impression
étrange que mon corps était encore trop petit pour le supporter, du coup, j’en débordais. Je débordais de tristesse.
— Princesse !
La voix de papa.
Ses bras m’enveloppèrent et me portèrent contre lui. Je
pleurais maintenant dans son cou. Il me berça en me murmurant
des mots pour me réconforter. Comment une telle douceur
pouvait provenir d’un corps aussi robuste ?
— Et si je t’apprenais à monter sur cet arbre ?

Six ans plus tard
07 juillet


— Sam ?
J’entendis mon prénom au loin et je reconnus aussitôt la
voix de ma mère.
— Sam ? T’es où ?
J’étais dans mon repaire.
Dans le grand pin.
Je n’avais pas envie de bouger.
De là où j’étais, je dominais toute la pension et mes yeux
fixaient depuis des heures le grand portail rouge. Tous les étés
à la même période, la famille Rivera passait les deux mois entiers
de vacances ici et je comptais désespérément les jours
jusqu’à cette date.
— Samia, j’ai besoin de toi chez les Ojeda.
Mince. Pas maintenant.
J’attendais ce moment depuis trop longtemps.
— J’arrive !
Les Ojeda étaient un couple de personnes âgées qui vivaient
aux Portes du soleil à l’année. Je ne me souvenais même pas
de notre pension sans eux. Chaque année, notre été débutait
avec l’anniversaire de Louise, nous venions de célébrer ses 78 ans trois jours auparavant.
Je descendis de mon arbre en espérant que les Rivera n’arriveraient
pas entre temps. Je ne voulais pas louper l’instant où
ils sortiraient de la voiture.
— Sam, je t’ai déjà dit que je n’aimais pas te voir grimper
dans cet arbre. C’est dangereux.
— Maman, j’ai seize ans ! Et vivre constamment dans l’angoisse,
ça, c’est dangereux.
— Tiens, file leur apporter les fruits qu’ils m’ont commandés.
Maman me donna un sac avec un assortiment de pêches,
abricots et figues et je courus en direction du premier étage
de la Médina. Je montai les quatre marches d’escalier en bois
et, arrivée sur le palier qui desservait les chambres, j’avançai
jusqu’au numéro 3 où je frappai. Quand la porte s’ouvrit, je
découvris Louise et son magnifique sourire.
— C’est Samia ! cria-t-elle vers l’intérieur. Entre, ma chérie.
Je te sers un verre de citronnade comme tu l’aimes.
Je n’eus pas le coeur de lui dire « non », même si j’avais cette
impression bizarre que le mien, de coeur, était en pause depuis
presque un an. J’entrai dans ce petit espace dont je connaissais
tous les recoins et j’aperçus Aurélien se lever de son fauteuil.
Je le rejoignis et l’embrassai à son tour.
— Tu es gentille, ma fille. Merci pour les fruits.
— C’est normal.
— Aurélien, je ne te sers pas de verre, affirma Louise d’un
ton catégorique. Ce n’est pas bon pour ton ventre.
Une fois ma citronnade servie, Louise recula une chaise
pour moi.
— Assieds-toi !
Je m’exécutai et elle se plaça juste à côté. Elle me fixa de
ses yeux presque transparents. Elle sentait la fleur d’oranger,
comme toujours.
— Tu es de plus en plus belle. Hein, Aurélien ?
— C’est vrai.

Louise et Aurélien m’avaient vue grandir. Ils mangeaient
avec nous à tous les repas et nous avions développé une relation
toute particulière, complice et profonde. Ils avaient toujours
soutenu mes parents avec cette pension et ils y avaient
sans doute trouvé la famille qui leur avait tant manqué.
— Nous sommes quel jour, aujourd’hui ? me demanda
Louise.
— Le sept.
— C’est l’arrivée des Rivera ? lança-t-elle en souriant.
Je me contentai de faire « oui » de la tête en finissant mon
verre.
— Qu’est-ce que tu fais encore là, alors ?
Non contente d’être une oreille attentive, Louise discernait
rapidement les soucis et, en un sourire, les effaçait avec son
joli tablier. Je la pris dans mes bras et sortis rapidement. Je
croisai alors Anna qui vivait dans la chambre 4 depuis déjà
deux ans.
— Bonjour, Anna ! Au revoir, Anna !
Je courus le plus vite possible jusqu’au portail où maman
étendait son linge.
— Ils sont arrivés ?
Mes mots avaient du mal à sortir tellement j’étais essoufflée.
— Qui ?
— Maman !
— Oui. Ils s’installent.
Ma respiration s’accéléra à ces mots et je cavalai dans le
sens inverse, de l’autre côté de la pension où étaient situés les
trois gîtes.
Lorsqu’enfin j’y arrivai, je les vis…
Et mon coeur recommença enfin à battre.
Je distinguai d’abord Mattéo qui sortait les valises, puis
Rosa à la fenêtre qui lui parlait, mais je n’entendais pas vraiment
ce qu’elle disait. Jules était sur son téléphone et se faisait
pousser par… Enzo.

Et mon souffle s’emballa.
— Sam !
Mattéo lâcha la grosse valise pour me faire un signe avant
de courir vers moi et me prendre dans ses bras. Il était celui
avec qui je m’entendais le mieux. Avec Jules, son jumeau, ils
avaient hérité des cheveux roux de leur mère, Maggie, alors
qu’Enzo, leur cousin, était le portrait de la sienne, Rosa, beauté
ténébreuse italienne.
— Viens ! Tu vas voir, Jules est toujours aussi chiant et
Enzo, toujours aussi… Enzo.
— Ravie de découvrir que les choses ne changent pas.
— N’en profite pas pour ne pas nous aider, râla Jules, en
venant vers nous.
Mattéo posa naturellement son bras autour de mon cou
avant de les rejoindre.
— Content de te voir, microbe !
Jules et moi avions un check pourri depuis nos 12 ans et
nous en étions plutôt fiers. Je lui souris, j’étais tellement heureuse
de les voir. Je me décalai ensuite pour l’apercevoir. Il
avait grandi. Il avait deux ans de plus que nous et je le trouvais
parfait. Son regard impénétrable d’un noir profond se concentra
sur moi et je me sentis partir. Il s’avança doucement, me prit
dans ses bras à son tour et me murmura au creux de l’oreille :
— Comment va ma petite SamSam ?
Je détestais ce surnom. C’était le héros d’un dessin animé
que nous regardions lorsque nous étions enfants.
— Mon Dieu, Sam, tu as encore grandi ! s’écria Rosa en
sortant. Bella principessa. Maggie, viens ! Sam est là !
C’est vrai que cette année, j’avais eu une sacrée poussée de
croissance. Louise me le répétait presque tous les jours.
— Comment va Jeanne ? Je l’ai à peine vue en passant.
C’est ta soeur qui m’a donné les clés.
— Maman est toujours en pleine forme l’été avec la pension
au complet.

— J’irai vite la voir.
Rosa me caressa les cheveux comme si j’avais éternellement
5 ans.
— Sam ! Je suis tellement heureuse d’être enfin arrivée ! Le
voyage a été un enfer. Je n’en peux plus de cette voiture sans
climatisation !
Chaque année, Maggie râlait du voyage, de la voiture et
de la chaleur qu’elle ne supportait pas, ce qui faisait soupirer
Rosa… et ce qui me faisait sourire et me confortait dans le fait
que rien ne changeait.
Maggie et Rosa étaient tombées sous le charme chacune
à leur tour d’un des frères Rivera : Andréas et Giovanni qui
avaient grandi dans le même village que maman, à quelques
kilomètres d’ici. Ils aimaient tous se retrouver pendant ces
deux mois de l’été et se raconter leurs souvenirs qu’ils gardaient
précieusement en eux. Il n’y avait que Giovanni, le père
d’Enzo, qu’on ne voyait jamais. Un conflit entre lui et le reste
du groupe. Ils n’en parlaient pas beaucoup. En tout cas, pas
devant nous.
— Tu m’aides ?
Mattéo me tendit un sac et je le suivis. Ici, c’était comme
pour la chambre des Ojeda : je connaissais le moindre détail
du plus grand des gîtes, juste ce qu’il fallait pour accueillir une
double famille. Le principe de la pension étant que les pensionnaires
mangeaient tous ensemble à la Médina. Il y avait
quand même un petit coin-cuisine avec un bar si jamais ils
préféraient rester chez eux, et aussi un canapé avec table basse
et télé. C’était tout ce qu’il y avait de plus basique, mais l’été,
on passait notre vie dehors, alors ça suffisait largement.
— Ça sent la mer, glissa Mattéo en allant vers la fenêtre de
sa chambre. Cette odeur me manque à chaque fois.
Je l’observai prendre une grande inspiration en fermant les
yeux, comme si c’était la première fois qu’il respirait depuis
des mois. Ses cheveux étaient plus courts depuis l’été dernier.

Ça le vieillissait. Dommage, j’aimais bien ses boucles rousses.
— Elle est toujours ici ?
— Qui ?
— Anna.
— Oui.
Il sourit en se retournant vers moi.
— Elle est avec quelqu’un ?
— Tu crois que je tiens un journal des allées et venues de
tous les pensionnaires ?
— Tu devrais.
— Tu n’es quand même pas sérieux avec Anna ?
— Pourquoi ?
— Disons qu’elle a dû embrasser son premier garçon quand
tu portais encore des couches.
— T’as pas le droit !
Il fonça sur moi et m’ébouriffa les cheveux dans tous les
sens. Je ne pus alors m’empêcher de rire et de ressentir une
certaine sérénité qui m’avait manquée et qui me rassurait. Les
mois pouvaient passer, mais nos retrouvailles étaient toujours
les mêmes.
Il ouvrit ensuite sa valise et en sortit un bermuda.
— On va à la plage ?

***

Moins d’une heure après leur arrivée, nous étions à la minuscule
plage privée de la pension. Mattéo nous distança pour
se jeter à l’eau alors que Jules ne lâchait toujours pas son
portable.
— Allez, Jules… déconnecte !
— Je ne peux pas, je suis avec Alice.
— Alice ?
— Ma copine.
Jules avait une copine ? Première nouvelle.
— Depuis quand ?
— Trois mois.
— Wow, classe.
Il leva enfin les yeux de son téléphone.
— Et toi ?
— Quoi ?
— Un petit copain ?
— Non.
Il me regarda, étonné.
— Un souci ?
— Non, non, rien.
— Et Mattéo ?
— Si Mattéo a une copine ?
Je hochai juste la tête.
— Il en a plein, mais rien de sérieux. Il est insupportable.
— Et Enzo ?
J’eus l’impression de rougir alors que ma peau mate me protégeait
d’habitude de cette gêne.
— Pas que je sache.
J’accélérai mes pas pour ne pas qu’il me voie sourire à cet
aveu.
— Allez, Sam ! Magne !
Mattéo me faisait de grands signes. Je me dépêchai d’enlever
mon débardeur et mon short et je le rejoignis.
— Tu foutais quoi ?
— Je parlais avec ton frère de la fameuse Alice.
— Et alors ? C’était intéressant ? Non, pas besoin de me
répondre. Sa relation avec Alice est aussi passionnante qu’un
article sur les avantages du point de croix.
— Je t’entends !
Jules arriva à son tour.
— Je sais.
Je mourais d’envie de leur demander où était Enzo quand je
sentis qu’on m’attrapait le pied. Ce traître de Mattéo était sous l’eau et essayait de me faire boire la tasse.
— Lâche-moi !
Je me débattis, mais il avait trop de force. Je riais en même
temps que je coulais et avalais de l’eau. Quand je remontai à la
surface, je toussai comme la première fois où j’avais essayé de
fumer, ce qui fit se marrer Jules et Mattéo.
— Alors, Sam, elle est bonne ?
— Vous allez le payer !
Je nageai pour les rattraper, mais ils étaient rapides. Puis
finalement, je riais tellement que j’avais du mal à prendre de
la vitesse. Je ne sais pas combien de temps on resta à s’éclabousser,
se pousser, faire la course jusqu’à la bouée, mais je
me sentais bien, comme si ma vie avait repris normalement le
cours de son chemin.
Je l’aperçus dès qu’on revint sur la plage. Il était assis sur le
sable, les jambes repliées, à nous regarder en fumant une cigarette.
D’habitude, je n’aimais pas particulièrement les gens qui
fumaient. Mais lui, c’était différent, la cigarette était un prolongement
de sa main. Son geste en devenait presque sensuel.
— Tu ne te baignes pas ?
Je me demandai depuis quand il était là, à nous observer.
— Pas tout de suite.
— Tu devrais y aller, ça fait du bien, conseilla Jules en vérifiant
son téléphone.
— Il n’est pas un peu petit ce maillot, SamSam ?
Il me balança cette question avec un petit sourire en coin qui
me perturba. Je ne savais pas si c’était parce que sa remarque
était déplacée ou parce qu’elle était la preuve qu’il m’avait
détaillée.
— Va te faire foutre, Enzo, ça te va comme réponse ?
Il tira sur sa cigarette une dernière fois avant de l’écraser
dans sa canette de Coca.
— Parfaitement, conclut-il avant de se lever pour aller se
baigner.
— Laisse tomber, Sam ! Il a décidé d’être casse-couille. Il
ne voulait même pas venir cette année.
Il.
Ne.
Voulait.
Pas.
Venir.
Cette.
Année.
Je haïs aussitôt les mots que venait de prononcer Mattéo…
Je les haïssais de toutes mes forces.
— Pourquoi ?
— Il dit qu’il est trop grand pour ce genre de vacances.
Depuis qu’il a son permis, il se la raconte grave. Encore plus
qu’avant.
Et la pension ?
Et moi ?
— Mais c’est ce qu’on fait depuis… depuis toujours !
— Je sais. Jamais je ne m’en passerai, me sourit Mattéo en
me prenant par l’épaule.

***

Je dus partir plus tôt de la plage pour aider mes parents à
mettre la table pour le repas du soir. C’était une de mes missions.
Nous mangions à la Médina qui était le point central de
la pension. Au rez-de-chaussée de cet immense demeure en
pierres se trouvaient l’accueil et la cuisine avec un immense
passe-plat qui donnait sur le coin-repas. L’étage, occupé par
quatre chambres et un grand appartement, le nôtre, était ceinturé
par un large balcon offrant la vue sur la mer. Les gîtes se
trouvaient plus loin, vers la plage.
Le mot d’ordre de la pension créée par mes parents avait toujours
été la convivialité. Comme si chaque pensionnaire avait fait partie de notre famille.
D’ailleurs, une foule de visages qui
avaient un jour ou l’autre « intégré la vie de la pension » en
parsemait les murs. J’avais été élevée dans cet endroit magnifiquement
humain. Un lieu si rare qu’on avait peur de le perdre.
Je jetai un coup d’oeil à Rosa et Maggie qui aidaient en cuisine,
comme souvent. Andréas, le père de Mattéo et Jules, arrivait
habituellement une semaine plus tard. Il nous expliquait
chaque année qu’il profitait de la première semaine des vacances
pour mettre de l’ordre dans ses affaires.
— On est bien quinze ? me demanda Loubna.
— Oui.
— Alors pourquoi tu mets douze assiettes ?
Je recomptai et effectivement, je m’étais plantée.
— Mince !
— Ça va ?
Loubna me regardait un peu inquiète, de son air protecteur.
Nous avions dix ans de différence et elle avait toujours joué
son rôle de grande soeur à merveille.
— Oui, désolée, j’ai un peu la tête ailleurs.
Elle rit.
— Ah bon ? Les Rivera arrivent aujourd’hui et ma petite
Samia a la tête ailleurs ?
— Je ne vois pas le rapport.
— Un jeune garçon. Brun. Les yeux sombres. Pas mal dans
son genre. Quoique pas très bavard.
— Non, désolée je ne vois toujours pas.
— Tu sais que tu n’es pas crédible ?
— Oui…
— C’est le principal.
Les Ojeda arrivèrent les premiers, comme toujours. Aurélien
se dirigea de suite vers le tourne-disque et choisit un 45 tour.
I get around des Beach Boys se fit entendre et je contemplai
Louise lui sourire. Un sourire qui illuminait son visage, le
mien et la pension entière. On ne pouvait pas se lasser de ce genre de chose… Jamais.
Cette chanson sonnait parfaitement le début des vacances.
Maman amena les hors-d’oeuvre en même temps qu’entrèrent
Anna et la famille Neuville. Mattéo ne tarda pas non
plus et se précipita vers Anna pour la saluer. Il manquait donc
le reste de la famille Rivera et nous serions au complet.
— Elle est encore plus belle que dans mes souvenirs, me
murmura Mattéo après m’avoir rejointe. Je ne pensais pas que
c’était possible.
J’en profitai pour détailler Anna avec ses cheveux clairs
raides et sa peau cristalline. Tout le contraire de moi. J’avais
hérité de la peau mate et des cheveux noirs et bouclés de mon
père.
Enzo arriva avec Jules au moment où tout le monde s’installait.
En venant vers nous, il s’adressa directement à Mattéo :
— Après le repas, je peux prendre la voiture pour aller en
ville. Jules me suit, et toi ?
En ville ?
Nous n’y allions pratiquement jamais, d’habitude. Nous restions
toujours entre nous. Ça nous suffisait. Ça nous avait toujours
suffi.
— Sam ? Ça te dit ?
Mattéo me regarda en attendant ma réponse.
— Je ne suis pas nounou, hein ! protesta Enzo.
— Tu n’es pas obligé d’être con, rétorqua immédiatement
Mattéo. Sam a notre âge. On est tout le temps resté ensemble.
— Comme tu veux… lâcha-t-il avant de s’installer à l’autre
bout de la table.
Enzo : 1
Coeur : 0
— Ne fais pas attention, je t’ai dit : il a dix-huit ans, il se
croit le roi du monde. Puis j’aime autant qu’on aille à la plage.
Enzo n’avait jamais été un grand expansif, mais il ne s’était
jamais comporté de cette façon, comme si j’avais pu être un poids pour eux.
Je savais ce que j’écrirai en rentrant : « Enzo
Rivera vient de me briser le coeur. Enzo Rivera est un trou de
balle… et qu’une colonie de fourmis rouges lui sorte par tous
les orifices. »
— À table ! claironna mon père en débarquant de la cuisine.
Le repas se déroula comme à son habitude. On discuta de
la météo, du temps qui passait, du travail, de la famille. On
bavardait, on chantonnait. On se disputait, parfois. Mais on se
réconciliait aussitôt.
Pendant le dessert, maman se leva pour choisir sa chanson :
Stand by Me. Elle sourit à mon père qui la rejoignit pour danser.
C’était un rituel ici : la musique, la danse, ça ne surprenait
personne. Il y avait d’ailleurs un piano en libre accès dans un
coin. Je les observai et me dis qu’après tout ce qu’ils avaient
vécu, ils semblaient s’aimer toujours autant qu’avant. Mon
père la regardait comme si elle était son monde, et c’est ce
qu’elle représentait.
Alors que je devais afficher un sourire béat, Mattéo invita
Anna à danser et elle accepta. Il n’en fallut pas plus pour que
Louise et Aurélien se lèvent à leur tour, suivis de Maggie et
Jules.
— Invite Sam, proposa Rosa à Enzo.
S’il m’invitait, je lui pardonnerais son écart de tout à l’heure.
Il se mit debout, sortit son paquet de clopes et se tira sous le
regard noir de Rosa. Elle se leva rapidement et me prit le bras.
Je ne voulais pas qu’il me gâche ce moment alors je l’accompagnai.
Je me concentrai sur ses pas de danse, sur tous ces sourires
et ces silhouettes qui s’amusaient à tournoyer… Et plus
rien ne compta.

***

Quand je rentrai dans ma chambre, il était déjà tard. On
avait passé la soirée sur la plage avec Mattéo à se raconter cette
dernière année qui venait de s’écouler, à rire de tout et de rien.
Il m’avait sérieusement demandé pourquoi je n’avais pas de
petit copain et je n’avais pas osé lui dire la vérité. J’étais simplement
restée à fixer les étoiles en me répétant intérieurement
la raison : Enzo Rivera.
Je sortis de sous mon lit la boîte où je gardais tous les souvenirs,
les petits mots que je m’amusais à écrire quand l’envie
me prenait. J’en profitai d’ailleurs pour noter ce que je m’étais
promis de balancer sur Enzo tout à l’heure. Mes yeux se posèrent
ensuite sur des phrases que j’avais griffonnées au fil des
années. Je ne pus m’empêcher de sourire. L’extrémité de mes
doigts caressa ces bouts de papier abîmés par le temps, jusqu’à
tomber sur une lettre beaucoup plus longue. Je m’en souvenais
comme si c’était hier. Je me remémorais parfaitement les
émotions et mon coeur qui battait fort quand je l’avais écrite.
J’avais dix ans, je pensais qu’Enzo me sauverait de tout… et
j’arrivai à la conclusion, six années plus tard, que c’était toujours
le cas.

1 réflexion sur «  »

  1. Pourquoi on a pas la suite du baiser avec Barrons ??!!! 😢😢😢

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